Voici un extrait du très beau livre de Jean Giono : « Pour saluer Melville ». Occasion d’évoquer deux de mes auteurs favoris. L’extrait de Giono ne pourrait être plus explicite et me va totalement. Droit au cœur ! Je vous conseil la lecture de Giono, grand styliste et grand métaphysicien, « un roi sans divertissement », « Les âmes fortes » « Le chant du monde », par exemple. Snober encore Giono serait vraiment stupide. Je vous recommande bien sûr celle d’Herman Melville et de son  chef-d’œuvre : « Moby Dick »  

 moby_dick_gravureL’œuvre n’a d’intérêt que si elle est un perpétuel combat avec le large inconnu. A moi de construire mes compas et ma voilure. Le jeu c’est de toujours partir pour tout perdre ou pour tout gagner. Avec le livre qu’il vient d’écrire et qu’on va publier, on va le prendre pour un rebelle. Les gens aiment la classification. Il n’est un rebelle que parce qu’il est un poète. On ne peut le classer qu’à son nom. Il n’est pas plus un écrivain de la mer que ce que d’autres sont des écrivains de la terre. Il est Melville Herman Melville. Le monde dont il exprime les images, c’est le monde Melville. Et après ça que Dieu soit béni. S’il y a une continuité dans son œuvre, que se soit seulement sa marque. Ses titres ne sont en réalité que des sous-titres ; le vrai titre pour tous ses livres c’est Melville, Melville, Melville, et encore Melville, et toujours Melville. Je m’exprime moi même ; je suis incapable d’exprimer un autre être que moi. Je n’ai pas à créer ce que les autres me demandent de créer. Je n’entre pas melvilledans la loi de l’offre et de la demande. Je crée ce que je suis : c’est ça un poète. Il réfléchissait que, s’il voulait, il serait aussi habile que d’autres à faire du commerce littéraire. Mais, quelle vie insignifiante. Ils devaient crever d’ennui. Quand il était, au contraire, lui, perpétuellement tourmenté, perpétuellement inquiet, toujours haletant de courses et de poursuites, toujours anxieux de ce qui allait surgir après le détour. Terrassé par de terribles désespoirs sans issue, avec des créations qui foutaient le camp et s’écroulaient comme de la boue, se disant : tu es un Jean-foutre, incapable de créer la moindre chose ; et d’autres fois soulevé d’enthousiasme, il se disait : ça y est, les petits copains peuvent toujours se l’accrocher. On le croyait riche, il était pauvre. On lui disait qu’il n’avait pas vraiment suivit les goûts du public et travaillé suivant ses goûts. Il répondait : « je suis célèbre et il y 41D5K9J635Ldes pauvres bougres qui me lisent et disent : ça c’est un chic type. Et ils sont contents de savoir qu’il existe un chic type ; qu’est-ce que vous voulez de plus. » Oui, mais, paraît-il, il avait trop négligé de surveiller sa maison de commerce. Oui, il disait sa maison de commerce ; se désintéressant d’un livre dès qu’il paraissait pour se consacrer entièrement à celui qu’il allait écrire. « Il faut faire un peu de réclame », lui disait-on. Ah ! Il avait de la réclame à faire pour autre chose : de la réclame pour la boutique de dieu-le-père, voilà mon boulot. »    

Jean Giono  « Pour Saluer Melville »